L’investissement en France est toujours d’actualité !

L’implantation du nouveau centre logistique d’Amazon à Chalon-sur-Saône est un cas moins isolé qu’on ne le pense. Comme le géant américain, des centaines d’entreprises étrangères font le choix de s’installer dans l’Hexagone chaque année.

C’est une bouffée d’air frais bienvenue au coeur d’une actualité rythmée par les fermetures de sites et les plans sociaux. Des paris humains et financiers, nuançant la chronique d’une France condamnée au déclin industriel. Malgré les handicaps – réels ou supposés -du territoire hexagonal, des entreprises étrangères continuent à y investir. Les chiffres collectés par l’Agence française pour les investissements internationaux (Afii), chargée d’encourager et de faciliter ce type de projets, sont même une agréable surprise : avec près de 700 investissements recensés, ayant permis de créer ou de sauvegarder 28.000 emplois, l’année 2011 a été le deuxième meilleur millésime depuis dix ans. Et s’il est trop tôt pour dresser le bilan de 2012, le président de l’Afii, David Appia, assure que « l’activité reste soutenue » pour ses équipes. Un sentiment partagé par le cabinet Ernst & Young. A la lecture de son dernier baromètre sur l’attractivité en Europe, qui porte sur 2011, on observe certes un recul de la France à la troisième place, derrière le Royaume-Uni et l’Allemagne. Mais 70 % des investisseurs étrangers la perçoivent encore comme un site d’implantation globalement satisfaisant. Les facteurs négatifs (coût du travail, fiscalité, faible adaptation à la mondialisation…) y demeurent en effet compensés par de forts atouts : la qualité des infrastructures, la taille du marché intérieur, la formation et la qualification des salariés…
Bien sûr, la crise se fait sentir et certaines décisions d’investissement se font attendre, reconnaît le patron de l’Afii. Mais cela n’empêche pas quelques grands industriels de passer à l’acte, comme le géant Amazon, dont le nouveau centre logistique devrait créer jusqu’à 1.000 emplois à Chalon-sur-Saône, ou le fabricant de tracteurs Massey Ferguson, qui a récemment annoncé l’extension de son usine à Beauvais. Comme eux, l’américain Mars, l’italien Sorin et le japonais Toray ont choisi ces derniers mois d’investir dans notre pays. Des décisions mûrement réfléchies, démontrant chacune à leur façon que la France n’a pas encore perdu la bataille de la compétitivité.

Mars : mobilisation générale à Haguenau
Un duel à 40 millions d’euros. C’est le défi lancé en 2009 par le groupe Mars à deux de ses sites européens : celui d’Haguenau, en Alsace, et celui de Janaszowek, près de Varsovie, en Pologne. Pendant deux ans, le géant américain de l’agroalimentaire a mis les deux usines en concurrence, avant de décider laquelle bénéficierait d’un investissement de 40 millions d’euros, visant à augmenter la capacité de production des billes chocolatées M&M’S. « Nous partions avec un gros handicap, se souvient Thierry Gaillard, PDG de la division Mars Chocolat France. Dans nos activités, les salaires horaires sont cinq fois plus faibles en Pologne que chez nous. Et leurs équipes travaillent 42 heures par semaine contre 32 heures à Haguenau ».
En décembre 2011, le conseil d’administration annonçait pourtant la victoire de l’usine alsacienne. Avec, à la clef, une trentaine d’emplois supplémentaires pour ce site de 900 personnes, mais surtout le sentiment que cet investissement, qui entrera en service en juin prochain, « pérennisait l’usine pour les années à venir, analyse Thierry Gaillard. Si nous l’avions perdu, on pouvait craindre de nous engager dans une spirale dont nous ne savions pas très bien où elle finirait ». En partant de si loin, comment le site d’Haguenau a-t-il pu emporter la mise ? « Un siècle après la création de Mars, nous avons la chance d’avoir un actionnariat américain encore entièrement familial, estime Thierry Gaillard. Il n’est donc pas soumis à la dictature des résultats financiers trimestriels et laisse une grande liberté d’action à ses filiales. Nous avons ainsi pu bâtir un projet industriel qui visait à améliorer notre structure de coûts de près de 20 % en deux ans. » Baptisé « Notre futur est entre nos mains », et piloté par le directeur de l’usine, Denis Beaufils, ce projet a mobilisé l’ensemble des salariés. Dans le cadre de cet effort collectif, « tout a été remis à plat, explique ce dernier : l’efficacité des processus de production, le pourcentage de rebuts, la productivité, l’organisation du travail… Avec un mot d’ordre : augmenter la productivité ne devait pas se faire au détriment des conditions de travail, de la sécurité, ou de la qualité ». Un exemple ? Au lieu de recevoir le sucre ou la poudre de lait en sacs de 25 kilos, l’usine est désormais livrée en sacs de 500 kilos. D’où un gain financier sur les flux de matières premières, mais aussi une moindre pénibilité des tâches puisque les sacs ne sont plus manutentionnés par des opérateurs, mais par des machines. Pour Haguenau, la suppression de la taxe professionnelle est par ailleurs tombée à point nommé : « Elle nous a permis de diminuer nos coûts de production de 5 % », reconnaît Thierry Gaillard, qui estime que cela a aussi permis « de revaloriser l’image de la France, qui n’est pas très bonne dans le monde anglo-saxon, même dans un groupe comme Mars, qui emploie 5.500 personnes dans l’Hexagone… »

Sorin : des pacemakers italiens made in Clamart
Clamart, aux portes de Paris, un immeuble ultra-moderne employant 500 personnes. Au rez-de-chaussée, logés dans une vaste salle blanche, des opérateurs en combinaison antipoussière produisent 80.000 pacemakers et 7.000 défibrillateurs implantables par an, dont 75 % seront exportés. Aux étages suivants, les chercheurs mettent au point de nouvelles générations d’appareils, toujours plus compacts et performants. C’est ici que l’italien Sorin, un des leaders du matériel médical cardio-vasculaire, a choisi de baser le « centre d’excellence mondiale » de son département gestion des troubles du rythme cardiaque. Soit un gros tiers de son chiffre d’affaires.
Pourquoi Clamart ? En 2001, le groupe avait profité d’un désengagement du pharmacien français Sanofi pour lui racheter sa filiale de pacemakers, accédant ainsi à des technologies plus pointues que celles développées près de Turin, où il avait sa propre usine de stimulateurs. Puis s’était posée la question de rationaliser l’ensemble, avec, pour la filiale française, un double handicap : des salariés répartis sur plusieurs sites franciliens mal adaptés et un coût de la main-d’oeuvre supérieur de 30 % aux coûts italiens. Il pouvait donc être tentant de rapatrier en Italie la technologie acquise en France et sa production. Arrivé chez Sorin en 2004 pour diriger la division gestion du rythme cardiaque, le Français André-Michel Ballester décide pourtant de conserver les deux implantations, en les différenciant : « Nous avons laissé en Italie les activités intensives en main-d’oeuvre et spécialisé la France dans la conception et la production de l’électronique, qui est le coeur des appareils », explique-t-il. Avec, à la clef, 250 millions d’euros investis en dix ans dans la recherche et développement en France, une croissance des effectifs de 10 % par an et, en 2010, le regroupement de toutes les équipes à Clamart.
Ce choix, précise André-Michel Ballester, n’a rien à voir avec le fait qu’il soit français : « A part moi, le conseil d’administration de Sorin est intégralement italien ; je dois justifier auprès de lui mes investissements en France, en Italie, au Canada, en Allemagne ou aux Etats-Unis sur des réalités économiques, non sur de l’émotion. » En l’occurrence, la rationalité plaidait pour la France. « Une technologie médicale de pointe vient de la rencontre entre des médecins et des ingénieurs, décrypte-t-il. Or, notre pays dispose d’ingénieurs de très bon niveau et de médecins de réputation mondiale dans le domaine cardio-vasculaire. C’est cet environnement qui nous a convaincus de rester. » Ainsi ont été noués une multitude de partenariats avec, par exemple, le CHU de Rennes, l’hôpital Georges-Pompidou à Paris, le laboratoire grenoblois de microélectronique CEA-Leti, l’Inserm, France Télécom, STMicroelectronics ou encore trois pôles de compétitivité.

Toray : un japonais sur le gisement de Lacq
Savoir faire du neuf avec du vieux, c’est aussi une façon d’attirer les investisseurs étrangers. Engagé depuis plusieurs années dans la reconversion du bassin de Lacq dans les Pyrénées-Atlantiques, où il cessera la production commerciale du gaz à la fin 2013, le pétrolier Total a convaincu le japonais Toray d’y investir dans une nouvelle usine. Leader mondial dans la fabrication de fibres de carbone, Toray est présent depuis 1982 à Abidos, une commune proche où il produit 5.200 tonnes de fibre par an pour les besoins, notamment, de l’aéronautique. Mais la matière première, le polyacrylonitrile (PAN), est importée du Japon. En 2008, Toray envisage de créer une nouvelle unité de production de PAN, soit à Lacq, soit en Corée du Sud, où il s’apprête également à produire de la fibre. Le site retenu pour le PAN aura donc l’avantage de maîtriser toute la filière. Quatre ans plus tard, en mars 2012, Lacq est finalement retenu pour cet investissement supérieur à 100 millions d’euros dans une première phase, avec 50 à 80 emplois créés dès la mise en service en février 2014.
Quels arguments ont-ils permis à Lacq de l’emporter ? Pour Nicolas Terraz, directeur général de Total Exploration Production France, le principal a été de garantir sur trente ans un approvisionnement énergétique sécurisé et à un tarif partiellement déconnecté des prix de marché. Dans le cadre du projet Lacq Cluster 2030 visant à reconvertir le bassin gazier en pôle de chimie fine et de spécialités, le pétrolier s’est engagé, en effet, à ne pas exploiter les gisements jusqu’au bout : à la fin 2013, il laissera 3 % des réserves à la disposition des industriels déjà présents sur le site (le chimiste français Arkema, le fabricant espagnol de bioéthanol Abengoa…), ou désirant s’y implanter. « C’est la base de la compétitivité future de la plate-forme », souligne Nicolas Terraz. Mais d’autres facteurs ont joué : le site est déjà classé Seveso 2, ce qui facilite les demandes d’autorisation administrative, et tout l’environnement nécessaire au fonctionnement d’une nouvelle usine est présent : fourniture de vapeur, d’eau réfrigérée, etc. De quoi, pour l’industriel, réaliser son investissement à moindre coût. D’autant que Total a également accepté de céder à Toray 16 hectares de terrain à un prix d’ami.
Malgré tous ces atouts plaidant pour Lacq, il se sera écoulé quatre ans entre les premières discussions avec Toray et la pose de la première pierre, le 29 juin dernier. Preuve de la persévérance nécessaire pour attirer des investisseurs ayant le choix entre plusieurs implantations. Preuve aussi de la nécessité d’anticiper leurs besoins, si l’on veut que les projets aboutissent.

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